Le Tourbillon – Journal officiel mensuel de la Ville de La Chaux-de-Fonds
Comment et pourquoi ce phénomène météorologique s’est-il formé?
L’orage violent qui a touché La Chaux-de-Fonds a pris naissance dans une masse d’air modérément instable au nord du Massif Central accompagné d’un flux en altitude de secteur ouest à sud-ouest particulièrement dynamique. L’orage s’est ensuite considérablement renforcé entre la vallée de la Saône et Besançon où il a produit par endroits de fortes rafales descendantes sous une forme de structure arquée. Ensuite, malgré une structure radar temporairement affaiblie dans la région du Doubs, il a continué à engendrer localement de violentes rafales linéaires. Sa structure sur les écrans radar s’est ensuite rapidement intensifiée à l’approche de la frontière franco-suisse, évoluant en orage supercellulaire. L’orage s’est ensuite abattu sur Le Crêt-du-Locle et La Chaux-de-Fonds occasionnant des rafales d’une rare violence et dévastant de multiples bâtiments, structures, sections de forêts et de parcs en l’espace de 15 minutes seulement. L’origine exacte des vents violents est encore en analyse chez nous, mais semble pour l’instant provenir essentiellement du courant descendant du flanc arrière de l’orage supercellulaire qui était noyé dans un vaste rideau de précipitations. Ce dernier s’est enroulé autour de l’orage lui-même occasionnant en son sein de violentes accélérations de vents descendantes connues sous le nom de « microrafales ». Conjointement à ce phénomène, nous supposons fortement qu’une circulation de plus petite échelle liée à une tornade a également évolué à proximité de cette microrafale. Nous entretenons cette hypothèse car de multiples sources de données (vidéos, nature des dégâts au sol, photos aériennes, données radar, témoignages) montrent ou font allusion à de rapides changements de direction de vent en quelques secondes seulement, accompagnés sur certains secteurs, de dégâts convergents au niveau de la végétation. L’analyse se poursuit et permettra d’élucider les incertitudes restantes liées à l’origine exacte de ces dégâts. Ensuite, en aval de La Chaux-de-Fonds, l’orage s’est progressivement affaibli après avoir une nouvelle fois évolué en tant que structure arquée.
Pourquoi a-t-il suivi cet itinéraire précis?
L’orage ayant pris naissance dans un fort courant d’altitude de secteur ouest à sud-ouest, il a été entraîné le long de cet axe. Il s’agit d’une trajectoire assez commune pour les cellules orageuses évoluant dans ce type de courant. En revanche, ce qui est plus remarquable, c’est la vitesse de déplacement de l’orage qui a été mesurée à environ 80 km/h et qui témoigne des forts courants d’ouest présents en altitude. De telles vitesses de courant d’altitude sont assez rares en été au-dessus de la Suisse car habituellement, le courant-jet évolue plutôt sur le nord de l’Europe durant cette période de l’année.
Faut-il s’attendre à voir de plus en plus de phénomènes de ce style en Suisse?
Pas obligatoirement au niveau de ces violentes rafales orageuses. Concernant les dangers liés aux orages, le réchauffement du climat a davantage d’effets sur les cumuls de précipitations, puisque plus l’air est chaud, plus il peut contenir de l’humidité. Concernant la grêle, des études scientifiques tendent à montrer que certaines régions du globe verront une augmentation du risque et d’autres une diminution. Une région qui semble voir une augmentation du risque grêligène significatif est le nord de l’Italie et une partie du secteur alpin, ce qui semble correspondre aux études menées. En ce qui concerne le phénomène venteux associé à l’orage qui a touché La Chaux-de-Fonds, celui-ci a tiré l’essentiel de son énergie du courant d’altitude anormalement fort pour la saison. Or, dans un climat plus chaud avec un courant-jet souvent affaibli et résidant à des latitudes plus septentrionales, on peut raisonnablement estimer que celui-ci sera, en moyenne, progressivement de plus en plus faible, du moins en été. Cela tendrait plutôt à diminuer le risque des phénomènes de type microrafales dynamiques ou de tornades. En revanche, concernant toutes rafales orageuses qui seraient liées uniquement aux écroulements des cascades de précipitations au sein d’orages stationnaires, de type « microrafales humides », ces dernières pourraient augmenter avec davantage d’humidité condensée présente au sein de ces orages. Il faut aussi dire que le Jura a été par le passé déjà témoin de violentes rafales de vents liés aux orages, le Jura étant un couloir privilégié et naturel pour ceux-ci. De violentes tornades ont notamment déjà sévi le 19 août 1890 entre le Bois d’Amont et Croy en passant par Le Brassus, le 12 juin 1926 à La Chaux-de-Fonds, le 23 août 1934 dans le Jura Bernois et le 26 août 1971 dans la vallée de Joux.
Y a-t-il des solutions?
Disons qu’il faudra simplement essayer de s’adapter au mieux aux effets liés à un climat en évolution. Par exemple, en adaptant les infrastructures pour mieux résister aux dangers associés aux orages en général et en prenant les mesures de protection adaptées. Concernant la prévision d’orages en général, cela reste une tâche relativement ardue car ce phénomène étant local par définition, les modèles de prévision numériques ont souvent de la peine à les simuler aux bons endroits et aux bons moments. Cela concerne même les modèles numériques pourvus de résolutions fines de l’ordre du kilomètre. De surcroît, la topographie hétérogène de la Suisse complique cette prévision en introduisant des hétérogénéités au niveau des valeurs des paramètres météo nécessaires pour le développement d’orages. Pour les météorologues, alors qu’il est souvent assez facile d’identifier à l’avance les masses d’air susceptibles de générer des orages violents sur des zones relativement larges, il est nettement plus difficile de savoir où et à quelle heure ils vont sévir exactement tant qu’ils ne sont pas encore formés. Et même une fois formés, ils peuvent s’intensifier rapidement et/ou passer entre les réseaux de stations au sol, laissant parfois peu d’indices sur leur intensité réelle, surtout si les images radars laissent entendre qu’ils sont plus faibles qu’en réalité.
Comment s’appelle cette tempête?
Cette tempête n’a pas de nom car les noms sont uniquement attribués aux dépressions des latitudes moyennes de large étendue ainsi qu’aux cyclones tropicaux. On ne nomme pas les orages individuels avec des noms même s’ils sont générateurs de phénomènes violents. En revanche, ce qui porte un nom c’est le « type d’orages » qui a sévi à La Chaux-de-Fonds. Il s’agit d’un orage « supercellulaire » connu pour produire des phénomènes violents tels que parfois de gros grêlons, de violentes rafales de vent et parfois même des tornades. Ces orages sont de la même catégorie que ceux qui sévissent parfois sur les Grandes Plaines des États-Unis surtout au printemps et qui sont également assez fréquents sur le continent européen en saison chaude, pour autant que les ingrédients atmosphériques en place les favorisent. Pour le cas de La Chaux-de-Fonds, bien que l’entier du nord des Alpes était concerné par un préavis d’orages violents possibles pour cette journée, l’orage en tant que tel a évolué en structure supercellulaire seulement très peu de temps avant d’avoir frappé la ville, ce qui a uniquement permis d’avertir à très court terme les zones en aval de la ville.
Lionel Peyraud
Météorologue-Prévisionniste
Centre régional ouest -Genève
MétéoSuisse