Le Tourbillon – Journal officiel mensuel de la Ville de La Chaux-de-Fonds
Je me suis demandé : « Pourquoi je veux être publiée ? ». Parce que je veux que vous partagiez avec moi mon chagrin du passé et ma joie du présent. Je suis en Suisse depuis trois ans, je m’y sens comme chez moi, surtout à La Chaux-de-Fonds.
Il y avait un temps où je vivais dans une maison entourée de fleurs et d’arbres.
Il y avait un temps, notamment dans mon enfance, où je dévorais des romans d’aventures et rêvais de pays lointains.
Il y avait un temps où je ne distinguais pas la Suède de la Suisse (il est vrai qu’en russe les deux mots se ressemblent beaucoup). Puis partie pour l’Irlande, je me suis retrouvée en Suisse. Maintenant, La Chaux-de-Fonds est ma réalité : ici, j’ai trouvé de véritables ami-e-s.
La première amie que j’ai rencontrée ici, c’est Maya l’abeille. Elle est jolie et curieuse. Nous nous sommes croisées dans un magasin de vêtements gratuits pour les réfugiés où j’ai fait du bénévolat. Même si Maya est en peluche et aussi le symbole de la ville, elle est simple et gentille. Je l’ai invitée à rester chez moi.
Dès que j’ai déménagé et que je me suis installée à La Chaux-de-Fonds, ma première question a été : où apprendre le français ? Il y avait quelques cours gratuits chez Caritas, RECIF, au Temple Farrel.
Aujourd’hui c’est mercredi matin. J’ai un cours de français avec Damaris. Le sujet est vraiment intéressant : les expressions idiomatiques comme « en faire tout un fromage ». Damaris a dit que nous pouvions écrire une histoire en utilisant ces expressions. Et voilà : « Notre appartement est la place parfaite pour des commérages. Il y a quatre femmes et le chien, qui est aussi une femelle. Nous étions amies avant d’emménager ensemble, maintenant je casse souvent du sucre sur le dos de mes colocatrices. » Si vous pouviez imaginer la situation, vous me comprendriez. « Chaque matin, quand j’ouvre la porte de ma chambre, je vois Emka. C’est la chienne, qui a toujours les crocs. Je vous assure qu’elle me raconte des salades. Elle a déjà mangé plusieurs fois avant mon réveil. Elle essaie de me rouler dans la farine. Aussitôt que je vois ses yeux honnêtes, je ne peux pas résister. Nous allons à la cuisine. »
J’ai beaucoup d’autres souvenirs dans mon cœur. Je ne vous conseille pas de jeter un coup d’œil dans mon cœur. Mon cœur est déchiré, déchiré par des morceaux de mémoire.
Regarde, c’est moi ! Je suis dans le jardin rempli de fleurs. Le chat est à mes côtés et un garçon m’aide à arracher des mauvaises herbes. C’est mon neveu. Après, l’image change.
Maiia Aleskerova est née en 1968 à Kharkiv, alors en Union soviétique, aujourd’hui en Ukraine. Réfugiée à cause de la guerre, elle vit à La Chaux-de-Fonds depuis trois ans. Professeure d’anglais, elle apprend aujourd’hui le français pour écrire et partager « le chagrin du passé et la joie du présent ». Curieuse, observatrice, elle écrit avec une voix sobre, où se mêlent douleur et tendresse du quotidien.
Il est 4 heures du matin. Je suis réveillée par un appel téléphonique.
Quelqu’un me dit que la guerre a commencé. Ma vie a été divisée en deux parties : avant et après. Avant la vie ordinaire et après…
Après, mon neveu a marché sur la mine.
L’explosion !
Et maintenant, les morceaux de cette mine, je les porte dans mon cœur. Je les porte pour toujours. Il avait tout juste dix-neuf ans. J’ai fermé mon cœur. Il n’y a plus rien dedans, plus de sentiments. Juste le cœur déchiré.
J’ai décidé de quitter mon pays.
Maiia Aleskerova, auteure
Photos : Julie Babey